25 août: L'héritage du Sillon et la JOC

Cette année (2010) marque le centenaire de la célèbre lettre du 25 août 1910 où le Pape Pie X signait l’arrêt de mort du Sillon de Marc Sangnier. Vingt-cinq ans plus tard, le 25 août 1935, la JOC naissante célébrait l’ouverture de son premier congrès international à Bruxelles. Cet article s’efforce de retrouver entre ces deux évènements les traces d’un fil historique souvent ignoré. - Editions de l'Atelier


 Aux sources de Cardijn

On trouve dans les notes de Cardijn une liste des lectures qui l’ont marqué aux diverses étapes de sa vie. On découvre ainsi que de quatorze à dix-huit ans, au petit séminaire, il a été à « l’école de Lamennais ». Félicité de Lamennais (1782-1854) qui dénonçait dans une prose puissante et poétique les problèmes sociaux et la misère du peuple s’était fait l’apôtre de la démocratie et de la liberté de conscience. Il a finalement été excommunié pour ses idées. Entre dix-huit et vingt-cinq ans, au grand séminaire, à l’époque de son ordination et de ses études universitaires à Louvain, Cardijn indique les publications de l’Action catholique de la jeunesse française (ACJF) et surtout celles du mouvement du Sillon de Marc Sangnier. Lorsqu’on étudie le mouvement du Sillon, qui n’a existé que quinze ans (de 1894 à 1910) il n’y a aucun doute qu’il a été le prototype à partir duquel la JOC et bien d’autres mouvements d’action catholique spécialisée se sont façonnés. Il s’agissait certainement dans l’Église du premier mouvement de laïcs et il a créé tant de remous qu’il a été finalement obligé de mettre fin à ses activités à la suite d’une violente campagne menée par les éléments conservateurs de l’Église catholique. C’est le Pape Pie X qui a alors exigé la démission de Marc Sangnier et des dirigeants du Sillon – ce qu’ils firent – entrainant du même coup la mort du mouvement.


Les sources de Cardijn


Le Sillon définissait la démocratie comme « le système social qui tend à porter au maximum la conscience et la responsabilité civiques de chacun »1. En français le mot « conscience » désigne tout à la fois « la prise de conscience » et ce lieu où chacun décide pour soi-même du bien et du mal. Le Sillon, comme Lamennais, était par conséquent soupçonné de promouvoir dans le cadre de son engagement politique la « liberté de conscience », source de toutes les erreurs « modernistes » pour les tenants de l’autorité religieuse traditionnelle.

Le Sillon avait élaboré une « méthode d’éducation démocratique » à partir des travaux du sociologue Frédéric Le Play, un pionnier dans l’utilisation systématique de l’enquête sociale pour identifier les problèmes de société et y apporter solution. Au Sillon les enquêtes n’étaient plus menées par des experts et des universitaires, mais par les personnes, jeunes ou adultes, qui étaient directement concernées. Le Play était proche du philosophe Léon Olle-Laprune, qui figure aussi dans la liste de Cardijn, et dont l’ouvrage principal s’intitulait Le prix de la vie. Il y décrivait la vie en terme d’action, et, anticipant Cardijn, il parlait de la nécessité de « voir et de juger » ou de « voir, juger et conclure ». Cardijn a étudié la méthode d’enquête de Le Play avec son professeur, Victor Brants, et, au cours de l’été 1907, c’est Brants qui l’a envoyé faire une sorte de tour exploratoire en France et en Suisse (Le Play qui avait été un pionnier dans ce genre de programme d’immersion). Il est clair, au vu de la liste des lieux que Cardijn a alors visités, que son itinéraire suivait une piste tracée par les membres du Sillon.

Un modèle de meneur ouvrier : Ben Tillett


Il a dû s’arrêter au beau milieu de sa tournée pour retourner en Belgique où le rappelait son évêque le Cardinal Mercier
, qui avait décidé de l’envoyer enseigner le latin dans une école secondaire à la campagne. Il semble bien que Mercier essayait ainsi de le soutirer à l’influence du Sillon. Au cours de cette traversée du désert, passée à enseigner le latin à Basse Wavre, Cardijn a continué sa recherche sur les problèmes sociaux, profitant des vacances scolaires d’été pour voyager en Europe et se tenir au courant des plus récentes innovations. Il a ainsi visité l’Angleterre en 1911, où il a rencontré un bon nombre de réformateurs sociaux, dont le fondateur du mouvement scout, Baden Powell. Mais la personne qui a eu l’impact le plus important sur lui a sans aucun doute été celle du permanent syndical Ben Tillett : « En Angleterre, du matin au soir j’allais dans les entrepôts, dans tous les milieux, toutes les différentes confessions : Haute Église, Basse Église, Méthodistes, Quakers, Armée du salut, Juifs…Et à Londres ce fut pire encore. Je vécus littéralement quinze jours avec les chefs des syndicats, Ben Tillett et les autres. C’était juste après la grande grève. J’assistais aux réunions et, ce que me paraissait le plus essentiel, à leurs conférences religieuses aux ouvriers. Plusieurs de ces propagandistes syndicaux étaient de fervents apôtres qui pensaient que, sans religion, le relèvement de la classe ouvrière était impossible2 ». À son retour en Belgique, Cardijn écrivit un article enthousiaste sur le travail d’éducation de Tillett auprès des membres de son syndicat. Ben Tillett y apparaît comme le modèle-type du meneur ouvrier que Cardijn désirait former. Il y a cependant une chose qu’il ne dit jamais: Tillett se présentait comme un « socialiste chrétien » – sans doute lui était-il impossible, dans le climat qui prévalait alors en Belgique, de le mentionner.

   

L’élaboration du « Voir-Juger-Agir »


En 1912, le cardinal Mercier nomme Cardijn, qui avait près de 30 ans, à sa première – et seule – paroisse : Notre Dame de Laeken. Son premier objectif est d’y fonder « un réseau d’œuvres pour pénétrer dans la masse »3. Il est chargé de la branche féminine des œuvres paroissiales. La première personne qu’il prend alors comme partenaire pour démarrer l’organisation des jeunes travailleuses est Victoire Cappe, une jeune femme qui avait lancé en Belgique le « Syndicat de l’Aiguille ». Une biographie de Cappe révèle qu’elle avait été formée à l’action sociale par un prêtre de Liège qui avait été aumônier du groupe local du Sillon. Cardijn reçoit aussi dans les semaines qui suivent la visite d’un jeune homme de dix-sept ans du nom de Fernand Tonnet celui-là même qui allait plus tard devenir un des membres du « trio fondateur » de la JOC. Le jeune Tonnet venait tout juste d’arriver à Bruxelles, en provenance de Quièvrain, à la frontière franco-belge, où il avait appris les méthodes d’organisation sociale auprès d’un prêtre local, le père Abrassart, lui aussi un disciple du Sillon. Il est évident que Cardijn et Cappe partageaient une approche  et une méthode de travail communes. Victoire Cappe a publié un livre où elle décrit entre autres ses méthodes d’organisation et de formation. Celles-ci sont clairement basées sur celles du Sillon et sont très proches de celles que la JOC utilisera. Elle y parle d’une « véritable école de formation » basée sur : « les faits – les principes – les remèdes ».

Ainsi lorsque vers 1914, Cardjin forgea la trilogie du « Voir-Juger-Agir »4, ce trait de génie reprenait succinctement toute une méthodologie préalable qui avait été (principalement) élaborée par le Sillon et qui était déjà utilisée dans les cercles d’études de jeunes travailleurs animés par une jeune femme laïque de Liège.


Le Sillon, Cardijn et Pie XI

 

Ces liens avec le Sillon aident à comprendre à la fois le succès de la JOC naissante, et les problèmes qu’elle a rencontrés. Comme nous l’avons signalé, le Sillon a du se saborder en 1910 à cause des craintes que suscitaient ses orientations démocratiques et politiques, ses méthodes de conscientisation et son autonomie en tant que mouvement de laïcs. Et voici qu’à peine quelques années plus tard, se présentait Cardijn qui essayait de lancer un nouveau mouvement clairement copié sur le modèle du Sillon, et qu’on accusait en fait d’être une renaissance du Sillon.  

Il y avait pourtant dans l’Église de nombreuses personnes qui avaient été anéanties par la liquidation du Sillon et qui considéraient que la condamnation du pape Pie X avait été une erreur. Parmi elles, se trouvait semble-t-il le pape nouvellement élu, Pie XI qui, dans les semaines qui suivirent son élection, envoya sa bénédiction à une conférence sur la paix et la démocratie organisée par Marc Sangnier – conférence à laquelle d’ailleurs Cardijn participait. Quoi qu’il en soit, le fait demeurait que le Sillon avait dû fermer ses portes en 1910 et que Cardijn se devait de clarifier la situation de son mouvement naissant auprès du pape. Les prêtres qui, à Rome, l’aidèrent à obtenir sa célèbre audience avec le pape Pie XI étaient ceux-là même qui avaient déjà, avant 1910, assisté le Sillon dans ses démarches auprès du pape précédent. Aussi, lorsque Cardijn eut finalement rencontré Pie XI et que le pape ait donné son approbation pour le développement de la toute jeune JOC, chacun pouvait comprendre qu’il s’agissait en fait d’une sorte de renversement de la « condamnation » du Sillon. En France par exemple le cardinal Verdier l’a spécifiquement rappelée en 1931, et on se souvient des paroles de Mgr Gerlier apercevant Marc Sangnier lors du fameux rassemblement du 10ème anniversaire de la JOC française : « Sois heureux ce soir, Marc, car tu es un des grands ouvriers de ce spectacle »5.

Cette approbation de Pie XI ouvrait les écluses : tous ceux, prêtres ou non, restés fidèles au Sillon étaient désormais prêts à consacrer toute leur énergie à promouvoir la JOC – ce qui en grande partie explique la croissance rapide du mouvement après 1925. Il suffit de rappeler ici que, parmi beaucoup d’autres, le père Guérin, fondateur de la JOC française avait lui aussi été membre du Sillon.

Le pape Pie XI devait faire un autre commentaire très significatif au cours de son audience avec Cardijn : il y déclarait que « la plus grande tragédie du XIXe siècle avait été que l’Église avait perdu la classe ouvrière »6. C’était aussi l’opinion des milieux proches du Sillon. Pour eux cette tragédie n’avait d’ailleurs pas été le résultat d’un long processus mais elle s’était produite au cours de la révolution de 1848, parfois appelée en France la « Révolution des Ouvriers ». Frédéric Ozanam et d’autres catholiques progressistes de cette époque, y compris bien sûr Lamennais, avaient soutenu cette « Révolution des Ouvriers » et appelé l’Église à la soutenir. Mais l’Église était encore dominée par des éléments conservateurs et, lorsque s’est organisée la contre-révolution au cours de l’été 1848, elle a dans sa grande majorité pris le parti du gouvernement autoritaire de Napoléon III. Selon Ozanam et bien d’autres, c’est à ce moment que l’Église a « perdu la classe ouvrière » – une analyse partagée plus tard par le Sillon et les catholiques démocrates – ainsi que par Cardijn.


En JOC, diverses tendances et orientations

 

Pourquoi donc, me suis-je souvent demandé, Cardijn a-t-il désigné Tonnet et Meert comme « co-fondateurs » du mouvement alors que Meert était arrivé plus de 7 ans plus tard ? Et puis, qu’en est-il du rôle de Victoire Cappe et d’autres pionniers comme Madeleine De Roo par exemple ? Petit à petit s’est imposé à moi le sentiment que, lorsque Cardijn a parlé d’un « trio fondateur » il ne parlait pas en termes de chronologie, mais en termes de politique, de différentes tendances ou orientations qui ont existé à l’intérieur du mouvement.  

Réunir les tendances, faire place aux nouvelles générations


tonnet, de toute évidence, représente la tendance du « Sillon » tandis que Meert représente la génération qui n’a pas connu la première guerre mondiale (où avait combattu Tonnet) et qui n’a pas non plus connu le Sillon. C’est Jacques Meert qui a recruté dans la JOC le père Robert Kothen qui deviendra plus tard l’assistant de Cardijn et qui incarne clairement la tendance « Action catholique ». Lorsque Tonnet a démissionné en 1934, cela s’est fait à la suite d’une sorte de « coup d’état » organisé par Kothen, sans doute appuyée par Meert, qui avait profité de l’absence de Cardijn alors en voyage. Tonnet écrivit d’ailleurs une lettre très critique à Cardijn où il lui reproche d’avoir cédé aux pressions de l’Action catholique et d’avoir pour ainsi dire trahi le mouvement.

On peut penser que lorsque Cardijn parle d’un « trio fondateur » composé de Tonnet, Garcet et Meert, il y regroupe, comme dans un appel à l’unité, les différentes tendances qui ont existé, et continuent d’exister, dans le mouvement. Cela pourrait avoir une signification particulière pour la JOC d’aujourd’hui après la scission créée par la Coordination internationale de la JOC (CIJOC) au sein de la JOC Internationale. D’une certaine manière on peut estimer que la JOCI (de Bruxelles) est restée fidèle à l’orientation Silloniste du mouvement des origines, tandis que la CIJOC (de Rome) est sans doute plus proche de la conception de l’Action catholique de Kothen et Meert. Cardijn avait semble-t-il considéré, dans le « trio fondateur », que ces deux tendances étaient des composantes légitimes du mouvement et qu’elles pouvaient y cohabiter.

 

Cent ans après


Pour conclure cette brève évocation nous laisserons une dernière fois la parole à Cardijn, celui des tout débuts et celui de la reconnaissance ultime au concile de Vatican II.

En 1921, il reçoit Marc Sangnier qu’il a invité à la Centrale chrétienne du travail dont il est le directeur : « Le vent du large et les oiseaux du ciel emportent la semence et la déposent parfois bien loin, dans un champ où Dieu la féconde et la multiplie. Et voilà comment il se fait, monsieur (Marc Sangnier) que dans cette Centrale chrétienne du travail vous ne comptez que des amis, et comment, sous une autre forme peut-être, mais avec le même esprit, s’élabore et grandit cet effort collectif pour porter au maximum la conscience et la responsabilité morale de la classe ouvrière et pour enlever les obstacles d’ordre économique, politique, moral, intellectuel et religieux qui empêchent l’éclosion et le parachèvement de cette conscience et de la responsabilité du plus humble des citoyens populaires7. »

Et le voici cardinal au Concile de Vatican II : « Si, grâce à Dieu, mes soixante ans d’apostolat n’ont pas été vains, c’est parce que je n’ai jamais voulu mettre les jeunes à l’abri du danger, ni les couper de leur milieu de travail et de vie. Au contraire, j’ai fait preuve de confiance dans leur liberté. Je les aidais à voir, juger, agir par eux-mêmes, à s’engager eux-mêmes dans l’action culturelle et sociale afin de devenir des témoins adultes du Christ et de l’évangile, conscients et responsables devant leurs frères et sœurs du monde entier8. »

« Conscience » et « responsabilité » les deux mots fétiches du Sillon, ceux qui avaient provoqué sa condamnation. Cent ans après il convenait sans doute, à l’ombre de Joseph Cardijn, de nous en souvenir.


Stefan GIGACZ


1 Marc Sangnier, L'Esprit démocratique, Perrin et Cie, Paris, 1906, p. 167.

2 Marguerite Fiévez, Jacques Meert, Cardijn, EVO asbl, 3ème édition, Bruxelles, 1978, a p. 31.

3 Marguerite Fiévez, Jacques Meert, Cardijn, EVO asbl, 3ème édition, Bruxelles, 1978, a p. 36.

4 Lucie Bragard (dir.), La jeunesse ouvrière chrétienne, Bruxelles, 1990, p. 38.

5 Georges MONTARON, in L'Ame commune, No. 42, 1983, cité in Jeanne CARON, Le Sillon et sa posterité, in Gérard CHOLVY, Mouvements de jeunesse chrétiens et juifs : Sociabilité juvénile dans un cadre européen 1799-1968, Coll. Histoire, Cerf, Paris, 1985, 432p. à p. 73.

6 ???

7 Joseph Cardijn, Discours de bienvenue à Marc Sangnier, Samedi 5 février 1921, Archives Cardijn, Archives Générales du Royaume, Bruxelles. http://www.josephcardijn.fr/welcome-to-marc-sangnier

8 Joseph Cardijn, L'expérience de soixante ans d'apostolat dans la jeunesse ouvrière du monde entier, Texte de l’intervention du cardinal CARDIJN, 20 septembre 1965, (D.C. 1965, 1793-1796) http://www.josephcardijn.fr/cardijn-vatican-ii


SOURCE: Les Cahiers de l'Atelier, No. 526, juillet - août 2010, p. 136-143.

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